Le jour où les États-Unis ont fait exploser une bombe nucléaire dans l’espace

En juillet 1962, un essai américain est annoncé au-dessus du Pacifique. À Hawaï, des habitants cherchent un bon endroit pour regarder le ciel.

Par Deeply Curious7 septembre 20264 min de lecture
Illustration éditoriale : une lueur dans le ciel au-dessus du Pacifique après l’essai Starfish Prime.
Illustration éditoriale générée pour Deeply Curious.

Kathleen Norris et son frère montent jusqu’à l’hôpital militaire de Tripler, sur les hauteurs qui dominent Pearl Harbor. Elle est lycéenne. Dans un récit publié bien plus tard, elle se souviendra des conseils donnés aux habitants : trouver un endroit où la vue est dégagée. L’essai est prévu à 23 heures.

À plus de 1 300 kilomètres de là, sur l’atoll Johnston, une fusée Thor emporte une bombe nucléaire. Des navires, des avions et des stations d’observation ont été disposés dans le Pacifique pour suivre l’expérience. Elle porte le nom de Starfish Prime.

La bombe explose à environ 400 kilomètres d’altitude. À Honolulu, il est encore le 8 juillet 1962 ; en temps universel, le calendrier est passé au 9.

Norris racontera un éclair vert, puis un ciel qui vire au jaune et au rouge avant de retrouver, progressivement, l’obscurité. Les photographies prises à Hawaï montrent la lueur au-dessus de l’horizon. L’explosion a eu lieu dans l’espace, mais on la regarde depuis les îles. 1 2

Les lumières d’Oahu

Au sol, des lampadaires s’éteignent.

Sur Oahu, l’île où se trouve Honolulu, une trentaine de circuits d’éclairage public tombent en panne simultanément. Une partie du réseau est touchée, à plus d’un millier de kilomètres de la bombe. Le phénomène a un nom : une impulsion électromagnétique, une perturbation très brève capable de provoquer des surtensions dans les installations électriques. 3

Ce genre d’effet intéresse précisément les militaires. Starfish Prime appartient à une série d’essais à haute altitude destinée à étudier ce que des explosions nucléaires peuvent faire aux communications et aux équipements militaires. 4

Une autre fusée

Le 10 juillet, depuis la Floride, une fusée décolle avec une tout autre mission. Elle emporte Telstar 1, un satellite de télécommunications construit par les laboratoires Bell pour AT&T.

Quelques heures après son lancement, des images de télévision traversent l’Atlantique : un drapeau américain filmé dans le Maine est reçu en France. Le satellite relaie aussi des appels téléphoniques et des données. Il fonctionne. 5

Telstar n’était donc même pas en orbite au moment de l’explosion.

Un autre satellite, Ariel 1, y était déjà. Le 12 juillet, ses transmissions commencent à devenir irrégulières. Les données arrivent par intermittence. Entre deux transmissions, les stations ne reçoivent qu’un signal sans information, ou plus rien. L’examen de son alimentation pointe vers ses cellules solaires : elles produisent moins d’électricité. Un rapport technique reliera cette dégradation aux particules issues de Starfish. 6

La lueur a disparu du ciel, mais des particules libérées par l’explosion sont restées piégées par le champ magnétique terrestre. Elles ont rejoint les régions qui retiennent déjà naturellement des particules énergétiques, les ceintures de Van Allen. Les satellites qui les traversent s’exposent à ce surcroît de rayonnement. Leurs panneaux solaires et leurs composants électroniques peuvent en souffrir à chaque passage. 7

Les instruments embarqués sur Telstar mesurent cet environnement pendant que le satellite assure ses liaisons. Les chercheurs rapprocheront ensuite les quantités de particules rencontrées des dommages observés sur ses cellules solaires et ses composants d’essai. À la fin d’octobre, ils détectent aussi un apport d’électrons provenant de nouveaux essais soviétiques. L’espace dans lequel circule Telstar continue d’être modifié depuis la Terre. 8

Essayer de lui reparler

En novembre, Telstar commence à mal répondre aux commandes.

Les ingénieurs examinent les circuits qui reçoivent et interprètent les instructions du sol. Certains transistors ont été endommagés par les radiations. Pour tenter de récupérer le satellite, les équipes reproduisent les problèmes en laboratoire et modifient les commandes transmises. Elles essaient de contourner les composants devenus défaillants. 9

Le satellite reste silencieux pendant une partie de l’hiver, puis reprend du service en janvier 1963. Les communications fonctionnent de nouveau pendant quelques semaines. Le 21 février, elles s’arrêtent encore. Cette fois, Telstar ne revient pas. Il a été lancé sept mois plus tôt. 10

Ce qui reste en orbite

Au-dessus de la Terre, il faut encore suivre ce que l’explosion a laissé. Des satellites équipés pour mesurer ses effets sont lancés pendant les années suivantes.

À Hawaï, Kathleen Norris avait vu le ciel redevenir nocturne en moins d’une heure. Là-haut, des traces de l’explosion resteraient détectables jusqu’à huit ans plus tard. 1 11

Sources et vérifications
  1. Kathleen Norris, The Christian Century, 2023 — témoignage rétrospectif, utilisé uniquement pour ses observations personnelles.
  2. Rapport préliminaire Starfish Prime, août 1962 — archive officielle, copie diffusée par The Black Vault.
  3. Pacific Air Forces, notice historique — éclairage d’Oahu.
  4. Defense’s Nuclear Agency, 1947–1997 — pages PDF 170 et 193.
  5. NASA, histoire du lancement de Telstar — premiers échanges transatlantiques.
  6. Rapport NASA, document 19660009150 — alimentation et transmissions d’Ariel.
  7. NASA, effets spatiaux des essais — particules piégées.
  8. Résultats des expériences de radiation de Telstar, 1963 — mesures embarquées.
  9. Mayo et collègues, dysfonctionnement des commandes de Telstar, 1963 — recherche de panne et tentatives de récupération.
  10. NASA, rapport de 1963 — chronologie des communications.
  11. Barth, Dyer et Stassinopoulos, 2003 — suivi de l’environnement radiatif spatial.

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