Son cargo coule en deux minutes. Pour lui, l’histoire ne fait que commencer.

En novembre 1942, Poon Lim atteint un radeau après le torpillage de son navire. Il y trouve de l’eau, des vivres et une mauvaise nouvelle : rien de tout cela ne suffit à être sauvé.

Par Guillaume Dutain7 septembre 20265 min de lecture
Illustration éditoriale : Poon Lim seul sur son radeau.
Illustration éditoriale générée pour Deeply Curious.

Le Benlomond disparaît en deux minutes environ.

Poon Lim, second steward chinois à bord de ce cargo britannique, reste près de deux heures dans l’Atlantique avant d’atteindre un radeau. Le navire vient d’être torpillé par un sous-marin, le 23 novembre 1942. Il n’y a plus de pont, plus de cabine, plus d’équipage autour de lui. Seulement une petite plate-forme qui dérive.

Sur le radeau, il trouve des provisions et de l’eau potable. De quoi tenir une cinquantaine de jours.

Après un naufrage, cela ressemble presque à une victoire.

Mais cinquante jours ne sont pas un sauvetage. C’est une date limite.

Un radeau n’est pas une route

Le premier problème n’est pas encore la faim. C’est l’absence de direction.

Poon Lim a de quoi manger, mais aucun moteur, aucune radio qui puisse appeler à l’aide, aucun moyen de savoir qui cherche le Benlomond ni où les courants l’emportent. À mesure que le radeau s’éloigne, les réserves cessent d’être rassurantes. Elles deviennent un calendrier que lui seul connaît.

Il va devoir apprendre à ne plus simplement les consommer.

Dans son entretien de 1978, Poon Lim se souvient d’un inventaire très concret : biscuits secs, chocolat, viande concentrée en boîte, lait évaporé, jus de citron vert et dix gallons d’eau. Il y a aussi une bâche, des rames, des fusées et fumigènes, une lampe de poche, de la corde et quelques récipients.

Ce n’est pas l’équipement d’un naufragé prêt à traverser l’Atlantique. C’est celui d’un homme censé tenir jusqu’à ce qu’un autre bateau arrive. Toute la différence est là.

Dans le récit qu’il donnera bien plus tard, il évoque d’abord une occasion qui aurait pu tout arrêter. Après sa première semaine, il aperçoit un navire. Il utilise des fumigènes pour attirer son attention.

Le bateau poursuit sa route.

On ne sait pas pourquoi. L’équipage l’a-t-il vu ? Le signal a-t-il été trop loin, trop faible, trop bref ? Poon Lim ne le saura jamais. Ce qui compte, pour lui, est plus simple : la seule présence humaine aperçue depuis le naufrage vient de disparaître derrière l’horizon.

Bien plus tard, il évoquera une autre occasion manquée. Vers son centième jour en mer, il voit une formation d’avions et fait des signaux. L’un des appareils descend pour regarder le radeau, puis repart. Poon Lim suppose que la mer est trop mauvaise pour permettre un sauvetage, mais il ne peut que le supposer.

À partir de là, il ne peut plus vivre comme quelqu’un qui attend ses secours. Il doit vivre comme quelqu’un qui pourrait ne jamais en avoir.

Transformer une lampe en poisson

Les biscuits du radeau peuvent nourrir un homme. Ils ne peuvent pas durer quatre mois.

Poon Lim récupère le ressort d’une lampe de poche et le transforme en hameçon. Il improvise une ligne, place un morceau de biscuit au bout et attend. Les premiers poissons sont petits. Il les utilise ensuite comme appât pour en attraper de plus gros.

Le détail paraît presque tranquille lorsqu’on le lit après coup. Sur le radeau, il résout une question qui revient chaque jour : comment faire durer demain sans dévorer aujourd’hui ?

Il fabrique aussi un couteau avec le métal d’une boîte de conserve. Les prises les plus importantes sont découpées en lanières et séchées au soleil. Quand il n’a plus de biscuit à utiliser, il raconte avoir récupéré des bernacles collées au radeau comme appât. Les lanières de poisson attirent des oiseaux ; il en capture également.

Ce ne sont pas des trouvailles spectaculaires séparées les unes des autres. Elles forment un système fragile. Le ressort doit tenir. La ligne doit ramener quelque chose. Le soleil doit sécher le poisson avant qu’il ne se perde. Et Poon Lim doit rester assez lucide pour recommencer.

La mer lui donne de la nourriture. Elle reste incapable de lui donner ce qui devient le problème le plus dangereux : de l’eau douce.

Cinq jours pour attendre la pluie

La réserve d’eau finit par s’épuiser.

Selon la citation officielle qui lui vaudra une médaille britannique après son sauvetage, Poon Lim passe cinq jours sans boire. Sur un radeau exposé au soleil et au sel, le délai est assez court pour compter les heures, assez long pour faire basculer une survie.

Il utilise le matériau qui recouvre son gilet de sauvetage pour recueillir l’eau de pluie. Dans son entretien de 1978, il décrit aussi une bâche disposée de façon à guider l’eau vers un récipient.

La pluie revient. Il boit de nouveau.

L’entretien de 1978 laisse apparaître une autre forme de survie, moins visible qu’un hameçon : le temps doit lui-même être occupé. Poon Lim explique qu’il pense à sa famille, revisite mentalement son enfance à Hainan et imagine son avenir. Chaque journée devient une consigne simple : garder l’esprit actif jusqu’à ce que quelqu’un puisse le voir.

Mais le véritable piège de l’histoire est là : chaque succès n’apporte pas une sortie. Il achète seulement un peu de temps. Attraper un poisson ne produit pas d’eau. Recueillir la pluie ne garantit pas la prochaine averse. Un navire peut encore passer sans s’arrêter.

Novembre devient décembre. Puis l’année change.

Le naufrage appartenait à 1942. Poon Lim dérive toujours en 1943.

Le jour où quelqu’un s’arrête enfin

Le 5 avril 1943, une embarcation de pêche brésilienne aperçoit le radeau et le recueille. Poon Lim a passé 133 jours seul en mer. Dans son propre récit, il précise qu’une famille de pêcheurs le garde à bord pendant trois jours avant le retour à terre ; ils ne parlent pas la même langue, mais l’état du radeau raconte déjà assez bien ce qui lui est arrivé.

Trois jours plus tard, il débarque à Belém. Son sauvetage n’efface pas immédiatement une dernière incertitude : qui, à terre, sait encore qu’il appartenait au Benlomond ?

Dans son récit, il raconte avoir demandé le consul britannique. Il donne son nom et celui du navire. Les registres sont vérifiés.

La réponse est terrible parce qu’elle est administrative, presque sèche : aucun autre homme du Benlomond n’est revenu.

Pendant plus de quatre mois, Poon Lim avait eu besoin qu’un bateau le voie. Lorsqu’un bateau l’a enfin vu, il a appris qu’il n’y aurait personne d’autre pour raconter le naufrage avec lui.

Sources et vérifications
  1. The London Gazette, 13 juillet 1943 — durée, vivres, eau et gestes de survie confirmés dans la citation de sa médaille.
  2. Uboat.net — Benlomond — contexte du naufrage et bilan de l’équipage.
  3. Entretien de Poon Lim, 1978 — ressort, outil, pêche et souvenirs du sauvetage.

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