Finance·Pétrole

À 14 h 08, le pétrole passe sous zéro. Puis les vendeurs commencent à payer.

Le 20 avril 2020, un contrat sur le pétrole chute jusqu’à -37,63 dollars le baril. Le marché ne cherche plus un acheteur, mais quelqu’un qui possède une cuve.

Par Deeply Curious26 août 2026Lecture rapideÉtats-Unis · 2020
Cuves et oléoducs du terminal pétrolier de Cushing devant un écran de marché en forte baisse
Illustration éditoriale Deeply Curious.

Le lundi 20 avril 2020, à New York, le pétrole vaut encore 17,73 dollars au début de la séance. Le prix paraît déjà misérable. En temps normal, on parlerait d’un effondrement historique.

Mais la courbe continue. Dix dollars. Cinq. Un.

Peu après 14 heures, elle traverse zéro. Sur les écrans, un baril de West Texas Intermediate pour livraison en mai s’échange désormais à un prix négatif.

À -10 dollars, le vendeur donne le pétrole et ajoute dix dollars. À -20, il en ajoute vingt. Vers 14 h 30, le contrat touche -40,32 dollars avant d’être officiellement fixé à -37,63 dollars le baril.

Ce n’est ni une virgule mal placée ni un écran qui a cessé de fonctionner. Les transactions ont lieu. Des acheteurs sont réellement payés pour accepter une marchandise qui alimente des voitures, des avions, des usines et une partie du monde moderne.

Pour comprendre pourquoi, il faut quitter Wall Street et chercher une cuve libre dans l’Oklahoma.

Personne ne reçoit un petit baril en cliquant sur « acheter »

Le prix qui s’effondre ce jour-là n’est pas celui de tout le pétrole existant. Il concerne un contrat à terme précis : le WTI livré en mai 2020.

Un contrat standard représente mille barils, soit environ 159 000 litres. Les raffineries, producteurs, négociants et investisseurs l’utilisent pour fixer un prix aujourd’hui sur une livraison future. La plupart du temps, ceux qui ne veulent pas toucher physiquement au pétrole revendent leur position avant l’échéance.

Ils gagnent ou perdent la différence, puis passent à autre chose. Selon l’Energy Information Administration américaine, environ 1 % seulement des contrats arrivent jusqu’à une livraison physique.

Mais le contrat de mai expire le mardi 21 avril. Le lundi, ceux qui le détiennent encore n’ont presque plus de temps. S’ils ne trouvent pas d’acheteur, ils devront prendre livraison du brut à Cushing, dans l’Oklahoma, le point prévu par les règles du marché.

Posséder du pétrole n’est alors plus une ligne abstraite sur un compte. Il faut avoir accès à un terminal, organiser les mouvements dans les oléoducs et surtout savoir où entreposer mille barils par contrat.

La marchandise redevient soudain lourde, liquide et très encombrante.

À Cushing, les réservoirs ne sont pas tous pleins. Mais les places libres sont déjà prises

Au printemps 2020, des avions restent au sol, les routes se vident et les usines ralentissent brutalement. La pandémie de Covid-19 fait disparaître une part énorme de la demande mondiale en quelques semaines.

La production, elle, ne s’arrête pas au même rythme. Fermer un puits peut coûter cher, l’endommager ou rendre sa remise en marche compliquée. Le pétrole continue donc d’arriver pendant que les raffineries réduisent leurs achats.

Le surplus se dirige vers les réservoirs. À Cushing, les stocks passent d’environ 38 millions de barils début mars à près de 60 millions le 17 avril. L’EIA estime alors que les installations sont remplies à 76 % de leur capacité de travail.

Il reste donc théoriquement de la place. Mais une cuve vide n’est pas forcément disponible. Elle peut être déjà louée, réservée pour une livraison en route ou nécessaire au fonctionnement des pipelines. Ceux qui n’ont rien organisé à l’avance découvrent qu’un espace libre sur une statistique n’est pas une réservation à leur nom.

Le problème du lundi 20 avril n’est pas seulement qu’il existe trop de pétrole. C’est que les derniers détenteurs du contrat doivent s’en débarrasser avant le lendemain, face à très peu d’acheteurs encore capables de le recevoir.

Un prix négatif peut être la solution la moins chère

Imaginons un opérateur qui détient dix contrats. Cela représente dix mille barils à recevoir. Il ne possède ni réservoir à Cushing ni accord avec une société qui pourrait les prendre.

S’il garde ses contrats, il risque de devoir improviser une opération logistique coûteuse dans un terminal saturé. S’il les revend, il peut solder le problème immédiatement. Même à -10, -20 ou -30 dollars le baril, la perte est connue et la livraison disparaît de son calendrier.

En face, un acteur qui dispose d’une cuve, d’un pipeline ou d’un contrat de stockage peut accepter d’être payé. Il reçoit le pétrole, empoche l’argent versé avec lui, puis attend éventuellement qu’un contrat plus lointain offre un prix positif.

Le pétrole conserve une utilité. Mais à cet endroit précis, pour cette livraison précise et pendant ces quelques heures, le coût de le recevoir dépasse ce qu’il vaut.

Le prix négatif n’annonce donc pas que l’essence va devenir gratuite à la pompe. Il mesure le désespoir d’un groupe de vendeurs coincés juste avant l’expiration.

Pourquoi tous les pétroles ne sont-ils pas passés sous zéro ?

Le même jour, les autres échéances du WTI restent positives. Le Brent européen reste lui aussi au-dessus de zéro. Le contrat de mai est particulièrement vulnérable parce qu’il expire le lendemain et doit être livré physiquement à Cushing. Un baril comparable situé ailleurs, ou promis plusieurs mois plus tard, ne porte pas la même urgence.

Dans la dernière heure, les acheteurs disparaissent presque complètement

Le rapport de la Commodity Futures Trading Commission montre que la liquidité s’était déjà réduite avant le 20 avril. Beaucoup d’acteurs avaient quitté le contrat, mais le nombre de positions encore ouvertes au début de la séance restait inhabituellement élevé pour une échéance aussi proche.

Entre 13 heures et la fixation de 14 h 30, la baisse devient d’une vitesse exceptionnelle. Les mécanismes du marché déclenchent plusieurs pauses temporaires, sans faire revenir assez d’acheteurs.

À l’ouverture, un contrat de mille barils vaut encore 17 730 dollars. Au règlement, sa valeur est de -37 630 dollars. L’écart dépasse 55 000 dollars en une seule séance.

Certains systèmes de courtage n’étaient d’ailleurs pas conçus pour afficher correctement un prix négatif. Des clients croient acheter à quelques centimes un actif qui ne peut plus descendre. La ligne traverse zéro et continue, transformant une opération présentée comme bon marché en perte brutale.

Le marché avait depuis longtemps prévu techniquement la possibilité de prix négatifs. Beaucoup de personnes qui l’utilisaient, elles, n’y croyaient pas vraiment.

Le lendemain, le pétrole redevient positif sans que les réservoirs se vident

Le contrat de mai expire le 21 avril. Une fois l’urgence passée, l’attention se déplace vers l’échéance de juin, qui laisse davantage de temps aux producteurs et aux acheteurs pour s’organiser.

Le marché ne considère pas que la crise est terminée. Les stocks continuent d’augmenter et la demande reste déprimée. Mais le prix négatif extrême ne se propage pas de la même manière aux contrats plus éloignés.

La scène du 20 avril n’est donc pas une preuve que la finance s’est totalement déconnectée du réel. C’est presque l’inverse. Pendant quelques heures, le réel s’est imposé avec une brutalité parfaite : un actif financier censé représenter du pétrole a obligé ses détenteurs à penser aux tuyaux, aux distances, aux dates et au volume exact d’une cuve.

Le pétrole n’avait pas perdu toute valeur. L’endroit où le mettre valait une fortune

On retient facilement l’image d’un baril à -37,63 dollars. Elle paraît absurde parce qu’elle contredit l’idée simple selon laquelle une ressource utile doit toujours coûter quelque chose.

Mais un prix ne mesure jamais seulement l’objet. Il mesure aussi le lieu, le moment, l’urgence et la capacité de dire non à une livraison.

Ce lundi-là, il restait du pétrole, des acheteurs et même quelques réservoirs vides. Ce qui avait disparu, c’était le temps.

Deeply Curious vous remercie pour votre lecture. À très vite sur nos autres articles.
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