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Il a payé deux pizzas 10 000 bitcoins. Et non, ce n’était pas idiot.

Au départ, Laszlo voulait simplement éviter de cuisiner. Il allait attendre quatre jours, relancer des inconnus et finir par recevoir bien plus qu’un dîner.

Par Deeply Curious23 août 2026Lecture rapideFloride · 2010
Deux pizzas posées devant un ordinateur du début des années 2010
Illustration éditoriale Deeply Curious.

Le 18 mai 2010, Laszlo Hanyecz publie une petite annonce sur un forum. Il offre 10 000 bitcoins à la personne qui lui fera livrer deux grandes pizzas.

Il ne demande rien de luxueux. Il veut des oignons, des poivrons, de la saucisse, des champignons, des tomates ou du pepperoni. Une pizza au fromage fera également l’affaire. Sa seule limite tient en quelques mots : pas de garniture bizarre à base de poisson.

Laszlo aimerait surtout conserver des restes pour le lendemain. Quelqu’un peut cuisiner les pizzas et les apporter chez lui, ou les commander à distance. Peu importe. Il veut donner ses bitcoins et voir de la nourriture arriver à sa porte sans avoir à préparer le dîner.

Aujourd’hui, l’offre ressemble à un homme mettant le feu à une fortune. En 2010, elle ressemble plutôt à ce qu’elle est : un développeur informatique qui tente de transformer des nombres sur un écran en quelque chose qui se mange.

Pendant quatre jours, personne ne veut de ses bitcoins

Bitcoin existe depuis un peu plus d’un an. Le réseau permet déjà d’envoyer des unités numériques d’un ordinateur à un autre, sans banque au milieu. Techniquement, ça fonctionne. Dans la vie courante, c’est une autre affaire : presque aucun commerce ne sait quoi faire de ces unités.

Sur le forum, un utilisateur calcule que les 10 000 bitcoins peuvent être revendus pour environ 41 dollars. Deux pizzas valent plutôt 25 à 30 dollars. L’offre est donc généreuse, mais elle ne déclenche aucune ruée.

Un Européen se dit prêt à commander chez Domino’s, puis bute sur un problème presque comique : comment payer une pizzeria américaine depuis l’étranger sans passer pour un plaisantin ? Le bitcoin traverse les frontières en quelques secondes. La pizza, elle, exige encore une carte bancaire, une adresse et quelqu’un qui accepte de décrocher le téléphone.

Les heures passent. Les réponses se transforment en plaisanteries. Trois jours après son premier message, Laszlo revient demander si personne ne veut vraiment lui acheter à manger. Peut-être, se demande-t-il, que 10 000 bitcoins ne suffisent pas.

La phrase paraît irréelle aujourd’hui. Sur le moment, elle traduit surtout son impatience. Laszlo ne cherche pas à réaliser un coup financier. Il veut pouvoir dire une chose très simple : j’ai payé une pizza en bitcoins.

Puis « jercos » accepte le marché

Derrière ce pseudonyme se trouve Jeremy Sturdivant, un jeune Californien qui suit Bitcoin depuis ses débuts. Les deux hommes ne se connaissent pas vraiment. Ils se sont croisés dans les salons de discussion fréquentés par la petite communauté.

Le 22 mai, Jeremy passe la commande à distance. La pizzeria reçoit des dollars ; elle ne touche jamais le moindre bitcoin. De son côté, Jeremy paie les cartons et reçoit les 10 000 BTC de Laszlo.

Il reste un risque très banal : que la commande passée avec une carte venue d’un autre État soit refusée, perdue ou livrée à la mauvaise adresse. Jeremy racontera plus tard que c’est surtout cela qui l’inquiète. Pas le cours du bitcoin. Pas une fortune future. Juste l’arrivée du livreur.

Puis quelqu’un sonne chez Laszlo, à Jacksonville. Deux cartons sont là. Les photos montrent des pizzas de Papa John’s, même si Jeremy gardera le souvenir d’avoir utilisé l’interface de Domino’s. Les archives ne règlent pas complètement ce petit mystère ; elles confirment l’essentiel.

Dans la soirée, Laszlo retourne sur le forum et annonce que l’échange a réussi. Il remercie « jercos ». Un autre membre lui répond presque immédiatement : une étape importante vient d’être franchie.

Les bitcoins viennent de quitter l’écran

Ce n’est pas le premier transfert de bitcoins. Ce n’est même pas un paiement direct à un restaurant. C’est en revanche le premier achat largement documenté d’un bien physique avec cette monnaie.

La différence paraît mince. Elle est énorme.

Avant les pizzas, Bitcoin prouve qu’un réseau peut déplacer des unités et conserver la trace des échanges. Mais une monnaie qui ne permet d’obtenir ni repas, ni objet, ni service reste une expérience entre passionnés. Pour lui donner une valeur, deux personnes doivent accepter de croire que ces unités méritent quelque chose en retour.

Jeremy prend les bitcoins parce qu’il pense pouvoir les réutiliser. Laszlo les dépense parce qu’il veut vérifier qu’ils servent à autre chose qu’à rester dans son ordinateur. Entre eux, une valeur apparaît. Elle ne vient ni d’une banque ni d’un décret. Elle tient, pour l’instant, dans deux cartons encore chauds.

Des années plus tard, Laszlo expliquera que cette transaction avait rendu Bitcoin réel, au moins pour quelques personnes — et certainement pour lui.

Et Laszlo recommence

L’histoire est souvent racontée comme une erreur unique : un homme échange une fortune sans le savoir, mange ses pizzas, puis passe le reste de sa vie à regretter. Le fil de discussion raconte autre chose.

Le 12 juin, Laszlo précise que son offre reste ouverte. Il donnera encore 10 000 bitcoins contre deux pizzas tant qu’il aura assez de fonds. Il en possède généralement beaucoup et sa fille d’un an apprécie elle aussi le menu, même si une partie des garnitures finit sur son visage.

Il répète donc l’opération. En 2019, interrogé par CBS, il estimera avoir dépensé environ 100 000 bitcoins pour différents achats, dont beaucoup de pizzas.

Jeremy ne conserve pas davantage son premier paiement pendant des années. D’après son propre récit, les 10 000 BTC repartent assez vite dans l’économie lorsqu’ils valent environ 400 dollars. Pour lui, ce n’est pas un coffre au trésor. C’est une monnaie vivante, faite pour circuler.

Au mois d’août 2010, Laszlo suspend finalement ses commandes. Il explique qu’il ne peut plus produire des milliers de bitcoins par jour aussi facilement. En quelques semaines, le petit réseau a déjà commencé à changer.

La fortune n’existait pas encore

Chaque 22 mai, le calcul recommence : on multiplie 10 000 par le cours du bitcoin et l’on annonce le prix des pizzas « les plus chères de l’histoire ». Le résultat change sans cesse, mais il reste suffisamment énorme pour transformer Laszlo en homme qui aurait laissé échapper une vie de luxe.

Ce calcul suppose pourtant qu’il aurait conservé chaque unité pendant des années. Qu’il n’aurait rien vendu lors des premières hausses, rien dépensé pendant les chutes et jamais perdu l’accès à son portefeuille. Il suppose surtout qu’une valeur future était déjà cachée dans les bitcoins, comme un billet de banque attendant simplement d’être découvert.

Ce n’était pas le cas. Au printemps 2010, le projet pouvait grandir, végéter ou disparaître. Les 10 000 bitcoins avaient un prix fragile, négocié par une poignée d’utilisateurs sur des marchés minuscules. Leur valeur future dépendait justement de personnes assez curieuses pour les miner, les accepter et les dépenser.

Laszlo n’a jamais prétendu avoir prévu la suite. Il n’a pas non plus passé les années suivantes à maudire son dîner. Lorsqu’on lui demande s’il pense aux centaines de millions qu’il aurait pu posséder, il répond simplement que raisonner ainsi ne lui ferait pas beaucoup de bien.

Il avait voulu prouver qu’un bitcoin pouvait acheter quelque chose. Il lui fallait donc accepter d’en donner.

Les deux pizzas ont disparu ce soir-là. Le monde, lui, n’a jamais fini de recalculer l’addition.

Deeply Curious vous remercie pour votre lecture. À très vite sur nos autres articles.
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