Il n’a pas imprimé de faux billets. Il a convaincu la véritable imprimerie de les fabriquer.
Le papier était bon. Les encres étaient bonnes. Même les plaques étaient officielles. Seule la commande n’aurait jamais dû exister.

À Londres, les presses de Waterlow & Sons travaillent pour des gouvernements et des banques centrales. En 1925, l’entreprise reçoit une commande particulièrement confidentielle venue du Portugal.
Les ouvriers utilisent les plaques officielles du billet de 500 escudos. Le portrait du navigateur Vasco de Gama apparaît sur un papier fiduciaire authentique. Les numéros de série sont imprimés, les feuilles contrôlées, puis les liasses quittent l’atelier sous scellés.
Personne ne fabrique des billets grossiers dans une cave. Personne ne tente d’imiter la signature d’un caissier à la lueur d’une lampe. Tout est produit par l’une des meilleures imprimeries de sécurité du monde.
Les billets ne sont pas presque parfaits. Ils sont parfaits.
Le problème est que la Banque du Portugal ne les a jamais commandés.
Le plan commence dans une cellule
Artur Virgílio Alves Reis n’a pas encore trente ans. Il a déjà appris qu’un beau document peut ouvrir des portes que le talent seul laisse fermées.
Plus jeune, il a fabriqué un faux diplôme d’ingénieur au nom d’une école britannique. Le papier lui permet de partir en Angola, alors colonie portugaise, où il obtient des responsabilités dans les travaux publics. Il monte des affaires, rachète une compagnie de chemin de fer et découvre la facilité avec laquelle un contrat compliqué décourage les vérifications.
Ses méthodes finissent par le conduire en prison en 1924, à la suite d’un litige financier. C’est là, selon les récits de l’affaire, qu’il conçoit une opération d’une autre taille.
Reis connaît une particularité de la Banque du Portugal : certaines émissions destinées aux colonies peuvent être traitées avec une grande discrétion. Une commande secrète n’étonnerait pas forcément ceux qui n’en voient qu’un morceau.
Il ne cherche donc pas à reproduire un billet. Il cherche à reproduire l’autorité capable de le commander.
Un contrat inventé traverse de vrais bureaux
Le montage repose sur un faux contrat attribué à la Banque du Portugal. Le document présente l’impression de nouveaux billets comme le financement secret d’un prêt destiné à l’Angola.
Pour le rendre crédible, Reis accumule les tampons, les signatures et les certifications. Des passages sont authentifiés devant notaire. Des consulats et des administrations voient circuler des copies sans connaître la totalité du projet. Chacun valide une petite partie ; personne ne tient l’ensemble entre ses mains.
Reis recrute également des associés capables d’approcher le monde financier international. Le Néerlandais Karel Marang van IJsselveere sert d’intermédiaire auprès de Waterlow & Sons. Un financier allemand, Adolph Hennies, rejoint le réseau. José Bandeira, frère de l’ambassadeur du Portugal aux Pays-Bas, apporte un nom utile et des accès.
L’imprimerie pose des questions. Pourquoi lancer une émission qui pourrait doubler des billets déjà en circulation ? Pourquoi une telle discrétion ?
Les réponses arrivent sur du papier à en-tête, accompagnées d’autorisations et d’assurances prétendument venues de Lisbonne. Lorsque Waterlow demande une confirmation supplémentaire, le réseau en fabrique une.
La fraude progresse parce que chaque vérification reçoit exactement le document qu’elle attend.
Les vrais billets arrivent dans de mauvaises mains
Waterlow imprime 200 000 billets de 500 escudos. Leur valeur faciale atteint 100 millions d’escudos, une somme proche de 1 % du produit intérieur brut portugais de l’époque selon les estimations économiques.
Les billets portent des numéros déjà utilisés lors d’une émission précédente. Cette répétition créera plus tard le danger. Mais à l’œil, au toucher et sous les contrôles ordinaires, rien ne permet de séparer une liasse officielle d’une liasse commandée par Reis.
Il faut maintenant introduire cette masse d’argent dans l’économie sans provoquer une pluie de questions. Le groupe échange une partie des billets dans plusieurs pays, passe par des cambistes et utilise des comptes bancaires. Puis Reis construit la machine qui doit absorber le reste.
En juin 1925, il fonde à Lisbonne le Banco Angola e Metrópole.
La nouvelle banque prête facilement. Elle finance des entreprises, achète des actifs, offre de bonnes conditions à ses clients et semble disposer d’une réserve de liquidités que ses concurrents lui envient. Dans une économie en difficulté, l’établissement paraît presque miraculeusement généreux.
Ce n’est pas un miracle. Reis injecte dans sa banque l’argent que la véritable imprimerie a fabriqué pour lui.
L’argent volé lui achète l’apparence de la réussite
Une fraude financière devient beaucoup plus résistante lorsqu’elle cesse de ressembler à une fraude.
Reis achète des propriétés, des bijoux, des automobiles et le palais du Menino de Ouro à Lisbonne. Il investit dans des entreprises et se présente comme un homme capable de moderniser l’Angola. Sa banque emploie des salariés, reçoit des clients et produit de vrais relevés.
Sa stratégie va encore plus loin. Avec ses associés, il commence à acquérir des actions de la Banque du Portugal elle-même.
À l’époque, la banque centrale est une société privée cotée. En posséder suffisamment de titres permettrait à Reis de peser sur sa direction, d’accéder aux comptes et peut-être de dissimuler les anomalies qu’il a créées.
L’homme qui a usurpé l’autorité de la Banque du Portugal essaie maintenant d’en devenir l’un des propriétaires.
Waterlow & Sons avait déjà imprimé cette coupure pour la Banque du Portugal. L’entreprise a donc utilisé les mêmes plaques, le même savoir-faire et des matériaux conformes. Les billets n’étaient faux que par leur absence d’autorisation. Techniquement, ils sortaient de la bonne usine.
Un même numéro apparaît deux fois
À l’automne 1925, les rumeurs s’accumulent autour du Banco Angola e Metrópole. Ses réserves semblent trop abondantes. Sa manière de prêter intrigue. Des concurrents et des journalistes commencent à regarder ses opérations de plus près.
Le 5 décembre, le quotidien O Século publie son enquête. La veille au soir, les autorités ont examiné des liasses et trouvé ce qui ne devait pas se rencontrer : deux billets authentiques portant le même numéro de série.
La qualité du papier ne peut plus sauver le système. Si deux exemplaires parfaitement fabriqués partagent la même identité, l’un d’eux vient d’une émission cachée.
La Banque du Portugal ordonne le retrait des billets de 500 escudos. Des files se forment aux guichets. Dans tout le pays, les détenteurs doivent échanger leurs coupures pendant que les enquêteurs recomposent la route suivie par l’argent.
Reis est arrêté le 6 décembre 1925, alors qu’il revient d’Angola à bord d’un navire. Il a sur lui des documents et cherche encore des soutiens pour ses projets. Son empire bancaire, bâti en quelques mois, commence à s’effondrer avant même qu’il puisse rentrer chez lui.
Le procès doit expliquer une fraude que personne ne veut croire
L’instruction dure plusieurs années. L’ampleur du dossier, les ramifications internationales et la profusion de documents rendent le récit difficile à démêler.
Reis tente de retourner la logique de l’accusation. Il prétend avoir agi avec de véritables autorisations ou dans le cadre d’un financement légitime. Le contrat, affirme-t-il en substance, prouve que la commande existait. Or le contrat est précisément le cœur du faux.
En juin 1930, il est condamné à vingt ans de prison. Il en effectuera environ quinze avant d’être libéré en 1945. Il meurt en 1955, après avoir tenté de reprendre une vie d’affaires beaucoup plus discrète.
Waterlow & Sons, de son côté, affronte la Banque du Portugal devant les tribunaux britanniques. L’imprimeur est finalement condamné à verser une indemnité considérable. Sa réputation ne s’en remettra pas complètement ; l’entreprise sera absorbée quelques années plus tard.
Le scandale dépasse largement les coffres
L’affaire éclate dans un Portugal déjà secoué par l’instabilité politique, l’inflation et la défiance envers les institutions de la Première République.
La fraude ne suffit pas, à elle seule, à expliquer le coup d’État militaire du 28 mai 1926. Les historiens mettent en garde contre ce raccourci. Mais le scandale offre une démonstration ravageuse de la faiblesse des contrôles, de la confusion administrative et de la proximité entre finance et pouvoir.
Une poignée d’hommes a convaincu des notaires, des diplomates, des banquiers et l’une des plus grandes imprimeries fiduciaires du monde de participer, chacun à son niveau, à une opération qui n’existait pas.
Reis n’a pas percé le coffre de la banque centrale. Il a fabriqué assez de preuves pour que le coffre s’ouvre tout seul.
Sources et vérifications
- Assemblée de la République portugaise — dossier historique sur l’escroquerie Alves dos Reis
- London School of Economics — étude économique du scandale des billets portugais
- British Historical Society of Portugal — The Alves Reis Banknote Scandal
- Banco de Portugal — archives relatives à l’affaire Alves Reis



Laisser un commentaire