Le Pentagone a reçu ce plan en 1962. Pendant trente ans, presque personne ne l’a vu.
Quinze pages proposent de fabriquer la colère nécessaire à une guerre. En bas du document, les signatures ne sont pas celles de marginaux.

Le document porte la date du 13 mars 1962. En haut de la première page, un titre administratif annonce simplement des « justifications pour une intervention militaire américaine à Cuba ».
Le ton est froid, presque routinier. Il est question de réunions, de responsabilités et de calendrier. Puis les phrases commencent à décrire des événements qui n’ont pas eu lieu.
Un navire américain pourrait exploser dans la baie de Guantánamo. Un avion civil pourrait être abattu. Des attentats pourraient frapper des villes américaines. Des listes de victimes pourraient être publiées dans la presse.
À chaque fois, Cuba serait accusée.
Ce texte ne vient pas d’un groupe clandestin découvert dans un sous-sol. Il a été approuvé par les plus hauts responsables militaires des États-Unis avant d’être transmis au secrétaire à la Défense.
Après la baie des Cochons, Washington veut toujours renverser Castro
En janvier 1959, Fidel Castro prend le pouvoir à Cuba. En quelques années, son gouvernement se rapproche de l’Union soviétique, nationalise des intérêts américains et devient, à moins de 200 kilomètres de la Floride, l’obsession d’une partie de l’appareil d’État américain.
En avril 1961, une force d’exilés cubains soutenue par la CIA débarque dans la baie des Cochons. L’opération devait provoquer un soulèvement. Elle tourne au désastre en moins de trois jours.
La défaite humilie l’administration Kennedy, mais elle ne met pas fin aux projets contre Castro. À la fin de l’année, la Maison-Blanche lance l’opération Mongoose : sabotages, guerre psychologique, collecte de renseignements et soutien à des actions clandestines destinées à fragiliser le régime cubain.
Les chefs militaires envisagent cependant un problème plus large. Envahir Cuba sans attaque préalable exposerait les États-Unis à une condamnation internationale. Il faudrait donc une raison assez forte pour convaincre la population américaine, les alliés et peut-être l’Organisation des États américains.
Le raisonnement ne consiste plus seulement à préparer la guerre. Il consiste à préparer ce que le public devra croire avant qu’elle commence.
Le général Lemnitzer transmet quinze pages de « prétextes »
Le chef d’état-major interarmées s’appelle Lyman L. Lemnitzer. Général quatre étoiles, il préside le Joint Chiefs of Staff, l’instance qui réunit les chefs des différentes armées américaines.
Sous sa signature, un mémorandum est adressé au secrétaire à la Défense Robert McNamara. Son nom de code apparaîtra plus tard dans les archives : opération Northwoods.
Le document explique que les chefs d’état-major ont examiné des actions capables de donner aux États-Unis une « justification légitime » pour intervenir à Cuba. Il précise que ces propositions pourraient être menées de manière à faire apparaître le gouvernement cubain comme l’agresseur.
Il ne s’agit pas d’une idée jetée en marge d’une réunion. Le texte présente plusieurs scénarios, leurs effets politiques et les éléments nécessaires à leur mise en scène.
Les auteurs cherchent une formule précise : une attaque assez spectaculaire pour créer l’indignation, mais assez contrôlée pour conduire au résultat militaire attendu.
À Guantánamo, les incidents seraient fabriqués les uns après les autres
Une première série de propositions concerne la base navale américaine de Guantánamo, installée sur le territoire cubain.
Des hommes portant l’uniforme cubain pourraient déclencher des émeutes près de l’entrée. Des munitions pourraient exploser. Des avions pourraient être sabotés. Des obus de mortier pourraient tomber sur la base. Les États-Unis captureraient ensuite de faux saboteurs et présenteraient les événements comme une attaque coordonnée.
Le document envisage également de faire sauter un navire américain dans la baie, puis d’organiser des funérailles publiques pour de prétendues victimes. L’allusion à l’USS Maine, dont l’explosion à La Havane avait contribué à déclencher la guerre hispano-américaine en 1898, est écrite noir sur blanc.
D’autres scénarios élargissent la zone. Un bateau transportant des réfugiés cubains pourrait être coulé, « réellement ou simulé ». Des attaques pourraient viser des exilés en Floride. Une campagne de terreur pourrait frapper Miami, d’autres villes de Floride et même Washington.
Le texte ne détaille pas toujours si les victimes seraient réelles. C’est justement ce qui le rend si glaçant : certaines lignes parlent de dégâts simulés ; d’autres laissent la limite dans un brouillard administratif.
Le scénario de l’avion transforme des passagers en fantômes
La proposition la plus élaborée concerne un avion de ligne civil.
Un appareil appartenant en réalité à la CIA pourrait être maquillé pour ressembler à un vol commercial. Des passagers soigneusement sélectionnés monteraient à bord sous de fausses identités. Après une escale, l’avion réel descendrait à basse altitude et rejoindrait secrètement une base militaire.
Au même moment, un drone identique continuerait la route au-dessus de Cuba. Il émettrait un message de détresse indiquant qu’il est attaqué par des chasseurs cubains, puis serait détruit à distance.
Pour le monde extérieur, un avion rempli d’étudiants ou de voyageurs américains aurait disparu en vol. Les radios civiles auraient capté son dernier appel. Les listes de passagers existeraient. Les familles et la presse recevraient un récit déjà prêt.
Dans la réalité, les prétendus morts seraient vivants et cachés. Mais leur disparition fabriquerait exactement l’émotion recherchée.
Northwoods prouve que les chefs d’état-major américains ont approuvé et transmis des propositions de faux prétextes en 1962. Il ne prouve pas que ces opérations ont été exécutées. Le plan n’a pas été adopté et aucun des scénarios décrits dans le mémorandum n’a été autorisé sous cette forme.
L’administration ne donne pas le feu vert
Lemnitzer remet les propositions à McNamara dans un contexte de tension entre les militaires et la Maison-Blanche. Le président John F. Kennedy s’est déjà montré beaucoup plus réticent que certains de ses généraux à engager directement l’armée à Cuba.
Le mémorandum Northwoods ne devient jamais une opération. L’administration ne l’autorise pas. Quelques mois plus tard, Lemnitzer quitte la présidence du Joint Chiefs of Staff, puis prend le commandement suprême de l’OTAN en Europe.
Il serait toutefois trop simple de raconter l’épisode comme la proposition isolée d’un seul général aussitôt chassé du bureau. Le document a été approuvé par l’ensemble des chefs d’état-major. Il résulte d’un travail collectif au sommet de l’institution militaire.
Et la pression contre Cuba continue. En octobre 1962, la crise des missiles rapproche les États-Unis et l’Union soviétique d’une guerre nucléaire. L’opération Mongoose se poursuit encore quelque temps, avec ses projets de sabotage et ses méthodes clandestines.
Pendant des décennies, le public ne connaît pas ces pages
Northwoods reste classifié pendant plus de trente ans. Le document est finalement rendu public dans les années 1990, au cours du travail de déclassification lié aux archives sur l’assassinat de Kennedy.
Sa publication alimente immédiatement les récits les plus extravagants. Le risque est alors de lui faire dire davantage que ce qu’il contient, ou de l’utiliser comme preuve automatique de chaque complot imaginé depuis.
Le document n’en a pas besoin.
Ses quinze pages suffisent. Elles montrent que dans un moment de confrontation extrême, les plus hauts chefs militaires d’une démocratie ont sérieusement étudié l’idée de fabriquer des attaques, des victimes et des preuves afin de rendre une guerre politiquement acceptable.
Northwoods n’a jamais eu lieu. Mais il a bel et bien été écrit, relu, approuvé et signé.
Sources et vérifications
- National Security Archive — mémorandum original des chefs d’état-major, 13 mars 1962
- Document déclassifié — Justification for U.S. Military Intervention in Cuba
- National Security Archive — documents sur l’opération Mongoose
- National Archives des États-Unis — collection des archives JFK déclassifiées
- Office of the Historian, Département d’État — documents diplomatiques américains sur Cuba



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