Le tournevis a glissé. La pièce s’est remplie d’une lumière bleue.
Sept hommes regardent Louis Slotin refermer deux demi-sphères autour d’un cœur de plutonium. Quand sa main dérape, il comprend avant tous les autres.

Le 21 mai 1946, dans un laboratoire de Los Alamos, Louis Slotin tient un tournevis de la main gauche. L’outil n’est pas là pour serrer une vis. Il maintient entrouvertes deux demi-sphères de béryllium posées autour d’une boule de plutonium.
Sept hommes se tiennent près de la table. Certains prennent des mesures, d’autres regardent la démonstration. Slotin leur montre comment approcher la matière de son seuil critique : suffisamment près pour compter les neutrons, jamais assez pour laisser la réaction s’emballer.
La demi-sphère supérieure descend millimètre par millimètre. Le tournevis glisse.
Le couvercle tombe. Une lueur bleue traverse la pièce et une vague de chaleur frappe la peau de Slotin. Il ne lui faut ni compteur ni calcul pour comprendre. Il arrache aussitôt la demi-sphère à main nue et coupe la réaction.
Le laboratoire redevient silencieux. Rien n’a explosé. Aucun mur n’est tombé. Pourtant, quelque chose vient de traverser les huit hommes.
Slotin connaît assez bien cette boule de plutonium pour savoir ce qui l’attend. Elle a déjà tué une fois.
Cette boule avait été fabriquée pour une troisième bombe
À l’été 1945, le projet Manhattan a déjà produit les engins qui frapperont Hiroshima et Nagasaki. Un autre cœur de plutonium est prêt. Si la guerre continue, il pourrait devenir la partie active d’une nouvelle bombe.
Le Japon annonce sa capitulation avant qu’il ne soit utilisé. La sphère d’un peu plus de six kilogrammes reste donc à Los Alamos, où les physiciens s’en servent pour étudier la criticité.
Un cœur de plutonium n’a pas besoin d’exploser pour devenir mortel. Chaque fission libère des neutrons. S’ils s’échappent, la réaction s’éteint. Si un matériau placé autour les renvoie vers le plutonium, davantage d’atomes se brisent, puis davantage encore. À un certain point, la multiplication devient autonome.
Les chercheurs veulent mesurer cette frontière parce qu’une bombe doit la franchir au bon instant, mais ne doit jamais l’atteindre pendant sa fabrication, son transport ou son stockage.
En 1945, ces essais se font encore à quelques centimètres du corps humain. On ajoute à la main des matériaux réfléchissants autour du cœur, on regarde monter le compteur, puis on s’arrête avant la limite.
Sur le papier, il existe une marge. Sur la table, cette marge pèse plusieurs kilos et peut tomber.
Harry Daghlian avait déjà laissé tomber la dernière brique
Le soir du 21 août 1945, le physicien Harry Daghlian travaille autour de la même sphère. Il construit progressivement une enceinte de briques de carbure de tungstène. Chaque bloc renvoie davantage de neutrons vers le plutonium.
Les détecteurs l’avertissent : la brique suivante rapprocherait trop l’ensemble de la criticité. Daghlian entreprend de la retirer, mais elle lui échappe et tombe au centre du montage.
La réaction démarre. Il essaie d’abord de chasser la brique, puis doit démonter à la main une partie de l’enceinte pour l’arrêter. Les blocs sont intacts. Daghlian, lui, vient de recevoir une dose massive de neutrons et de rayons gamma.
Il est hospitalisé. Les brûlures apparaissent, son état se dégrade, puis il tombe dans le coma. Il meurt vingt-cinq jours après l’accident, à vingt-quatre ans.
Les règles changent : les essais ne doivent plus être menés seul, et l’on commence à concevoir des dispositifs commandés à distance. Mais les installations ne sont pas encore prêtes.
Le cœur de plutonium, lui, retourne au laboratoire.
Slotin appelait cela chatouiller la queue du dragon
Louis Slotin est l’un des spécialistes capables d’assembler les composants d’une bombe. Après la guerre, il veut quitter Los Alamos et retourner enseigner, mais il doit d’abord transmettre son savoir à ceux qui le remplaceront.
Son expérience avec les demi-sphères de béryllium est directe, rapide et spectaculaire. La partie inférieure accueille le cœur. La partie supérieure est tenue par une poignée. Une cale devrait empêcher les deux coquilles de se refermer complètement.
Slotin préfère son tournevis. Il le glisse entre les bords et règle l’ouverture avec le poignet pendant que les compteurs suivent la multiplication des neutrons.
Enrico Fermi aurait averti les membres de l’équipe que continuer ainsi les tuerait dans l’année. L’expression employée autour de ces expériences résume assez bien leur rapport au risque : « chatouiller la queue du dragon ».
Le 21 mai 1946, Slotin ne réalise pas une première tentative secrète. Il montre un geste familier devant des collègues. C’est précisément ce qui rend la scène si inquiétante : le danger n’a pas été ignoré. Il a été domestiqué par l’habitude.
Lorsque le tournevis glisse, Slotin soulève immédiatement la coquille. Ce réflexe réduit l’exposition des autres hommes. Mais son corps se trouve directement au-dessus de la réaction.
Les témoins décrivent un éclair ou une lueur bleue et une sensation de chaleur. Le National Park Service l’attribue à l’ionisation de l’air produite par l’intense bouffée de rayonnement. La couleur ne signifie pas que le plutonium brûle : elle montre que la pièce entière vient, pendant un instant, de participer à l’accident.
Le premier symptôme arrive avant la porte de sortie
Slotin ressent un goût acide dans la bouche et une brûlure à la main. Il vomit peu après avoir quitté le bâtiment. Les hommes sont conduits à l’hôpital, où les médecins essaient d’estimer la dose reçue selon leur place autour de la table.
Pour plusieurs témoins, l’exposition est grave mais non immédiatement mortelle. Pour Slotin, il n’y a presque aucune incertitude.
Les premiers jours, il reste conscient et reçoit des visites. Puis les lésions invisibles produites au moment de l’éclair prennent le dessus. Ses mains gonflent et se couvrent de cloques. Son système digestif cesse de fonctionner normalement. Les brûlures internes, la confusion et la défaillance progressive de ses organes ne laissent plus de répit.
Il meurt le 30 mai, neuf jours après l’accident. Il a trente-cinq ans.
La rapidité avec laquelle il a arraché la demi-sphère a probablement épargné à ses collègues une dose bien plus élevée. Elle ne transforme pas pour autant la démonstration en sacrifice préparé : jusqu’au glissement, tout le monde pensait encore que le tournevis tiendrait.
Après le deuxième mort, la distance devient enfin une règle
Los Alamos interdit les manipulations manuelles de ce type. Les expériences de criticité sont déplacées vers le site de Pajarito Canyon et conduites par commande à distance. Le personnel observe désormais depuis une salle située à environ un quart de mile du montage.
Ce changement ne repose sur aucune découverte soudaine. Les scientifiques savaient déjà que le rayonnement ne pardonnait pas. Ils savaient déjà calculer le seuil qu’ils approchaient. Ils avaient même commencé à imaginer les machines capables de le faire à leur place après la mort de Daghlian.
Ce qui manquait n’était pas la connaissance du danger, mais la décision de rendre physiquement irréalisable le geste qui pouvait le déclencher.
La boule reçoit plus tard le surnom de « demon core », le cœur démoniaque. Le nom transforme facilement les deux accidents en malédiction attachée à un objet. Il fait presque oublier que la sphère n’a jamais bougé seule, n’a jamais choisi la dernière brique et n’a jamais remplacé une cale par un tournevis.
Deux morts avaient été nécessaires pour mesurer la bonne distance
Les accidents de Daghlian et de Slotin sont devenus des références de la sécurité nucléaire. Ils montrent qu’un système ne peut pas dépendre éternellement de l’adresse de la personne la plus expérimentée, surtout lorsque la moindre faute se paie avant même qu’un témoin ait le temps de crier.
Après Slotin, les chercheurs n’ont plus tenu le cœur à bout de bras. Ils l’ont observé depuis un autre bâtiment.
Un quart de mile séparait désormais l’homme du plutonium. Deux morts avaient été nécessaires pour mesurer cette distance.



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