Ils l’avaient engagée pour coudre. Sur l’île, elle a dû apprendre tout le reste.
Ada Blackjack n’est ni exploratrice ni chasseuse. Elle accepte pourtant de vivre au nord de la Sibérie, parce que son fils a besoin d’elle.

Le 20 août 1923, un navire fend la glace au large de l’île Wrangel. Sur la rive, une femme court vers la plage, disparaît dans la cabane, ressort, agite les bras et tente de se faire voir.
L’équipage du Donaldson venait chercher cinq personnes. Il trouve Ada Blackjack, amaigrie mais debout, accompagnée du chat de l’expédition.
Dans le camp, les traces des autres sont partout. Des lits, des outils, des notes, un appareil photographique, des réserves presque épuisées. Trois hommes ont quitté l’île à pied plusieurs mois plus tôt. Le quatrième est enterré près de la cabane.
Ada prépare du thé aux sauveteurs. Elle leur montre les lieux, répond à leurs premières questions et comprend qu’aucun des trois hommes partis vers la Sibérie n’a été retrouvé.
Elle est la seule personne de l’expédition à rentrer.
Deux ans plus tôt, on l’avait pourtant engagée pour une raison très précise : les explorateurs avaient besoin de quelqu’un capable de réparer leurs vêtements.
Ada ne cherche pas l’aventure. Elle cherche de quoi reprendre son fils
Ada Delutuk naît en 1898 près de Nome, en Alaska, dans une famille iñupiat. À huit ans, sa mère l’envoie dans une mission méthodiste, où elle apprend à lire, écrire et coudre.
Elle se marie jeune. Son mari l’abandonne quelques années plus tard avec leur fils Bennett, fragile et souvent malade. Sans argent, Ada doit le placer temporairement dans un foyer. Elle travaille comme couturière et cherche un salaire qui lui permettrait de le soigner et de le ramener auprès d’elle.
En 1921, une expédition recrute à Nome. L’explorateur Vilhjalmur Stefansson veut installer une petite colonie sur l’île Wrangel, dans la mer des Tchouktches, au nord de la Sibérie. Il cherche plusieurs familles autochtones capables d’accompagner quatre jeunes hommes.
Le départ approche, mais les familles promises ne viennent pas. Ada est la seule personne iñupiat à se présenter. Elle hésite devant un groupe composé uniquement d’hommes, puis accepte un contrat payé cinquante dollars par mois.
Elle ne sait pas chasser. Elle a peur des ours polaires. Elle parle peu anglais et n’a jamais participé à une expédition. Mais cinquante dollars par mois peuvent changer la vie de Bennett.
On leur a promis qu’une île arctique pouvait nourrir ceux qui savaient se servir d’un fusil
Le projet repose sur une idée chère à Stefansson : l’Arctique n’est pas un désert hostile, mais un territoire capable de nourrir une équipe compétente. Les colons doivent chasser, compléter leurs réserves et tenir jusqu’au passage du prochain navire.
Ils débarquent sur l’île Wrangel en septembre 1921 : Allan Crawford, Milton Galle, Lorne Knight, Fred Maurer, Ada et un chat nommé Vic. Seulement deux des hommes possèdent une véritable expérience de l’Arctique.
Les provisions couvrent environ six mois. Il faut pourtant tenir un an. Le groupe construit un abri, organise les chasses, collecte du bois flotté et hisse un drapeau britannique sur une terre revendiquée par plusieurs pays.
Ada coud des parkas, répare des bottes, prépare les repas et entretient le camp. Elle reste en retrait, parfois terrifiée par les querelles et par la perspective de se retrouver sans autre femme sur l’île.
L’été suivant, le navire de ravitaillement n’arrive pas. La glace l’empêche d’atteindre la côte.
Le groupe regarde la saison navigable se refermer. Il ne reste plus assez de nourriture pour un deuxième hiver confortable.
Trois hommes partent sur la banquise. Personne ne les reverra
Lorne Knight souffre du scorbut. Ses jambes gonflent, ses forces disparaissent et son humeur se détériore. Les chasseurs reviennent de plus en plus souvent sans rien.
En janvier 1923, Crawford, Galle et Maurer décident de chercher de l’aide. Ils veulent franchir la mer gelée jusqu’à la Sibérie. Ils quittent le camp avec un traîneau, des chiens et des vivres comptés.
Ada reste avec Knight parce qu’il est trop malade pour voyager. Les trois silhouettes se perdent sur la glace. Aucun message ne reviendra.
Dans la cabane, le rapport entre les deux survivants devient difficile. Knight souffre, s’irrite et ne peut presque plus participer aux tâches. Ada doit trouver du bois, poser des pièges, préparer la nourriture, surveiller les réserves, soigner le malade et apprendre à manipuler le fusil.
Son journal ne transforme pas ces journées en épopée. Il parle de lessive, de seaux à vider, de faim, de peur, de règles, du vent et de Bennett. On y voit surtout une femme continuer la tâche suivante parce que personne d’autre ne peut la faire.
Le 23 juin, Knight meurt. Ada note la date, installe son corps hors de la cabane pour le protéger des animaux et change d’abri.
Désormais, il ne reste qu’elle et Vic.
Les archives de Dartmouth soulignent que l’histoire d’Ada a souvent été racontée par les organisateurs, les sauveteurs et la presse. Son propre journal, conservé de mars à août 1923, montre une parole beaucoup plus concrète : elle y écrit la faim, le travail, la solitude et l’apprentissage quotidien qui lui permettent de rester en vie.
Elle apprend à tirer parce que la peur ne remplit pas les assiettes
Ada avait commencé l’expédition en disant qu’elle ne savait pas chasser. Seule, elle n’a plus le choix.
Elle entretient les armes, pose des pièges et améliore son tir. Elle chasse les oiseaux et les renards, récupère des œufs, fabrique des vêtements et organise ses réserves pour ne pas tout consommer les jours où la peur est la plus forte.
Elle construit aussi une plateforme au-dessus de son abri afin de repérer les ours polaires avant qu’ils n’arrivent au camp. Lorsqu’elle doit s’éloigner, elle place des moyens d’alerte autour de la cabane et protège ce qui lui reste de nourriture.
Elle continue à tenir son journal. L’écriture lui donne une suite de dates dans un endroit où les journées se ressemblent. Bennett revient constamment dans ses pensées. Survivre n’est pas une compétition contre l’île : c’est le chemin le plus direct qu’elle possède encore vers son fils.
Avec les beaux jours, Ada observe la mer. Elle ne sait pas si un navire tentera de revenir, ni si l’organisation de l’expédition connaît réellement la gravité de leur situation.
Puis, le 20 août, une fumée apparaît à l’horizon.
À son retour, les journaux veulent une héroïne et certains veulent une coupable
Les photographies prises sur le navire montrent Ada avec Vic. La presse la baptise rapidement la « Robinson Crusoé féminine ». Des journalistes la poursuivent, souhaitent acheter son récit et transforment son silence en mystère.
Ada, elle, veut retrouver Bennett. Elle utilise l’argent gagné pendant l’expédition pour le faire soigner. Elle refuse la plupart des interviews et ne tire pas la fortune que d’autres avaient imaginée autour de son histoire.
Le retour devient même une nouvelle épreuve. Des récits l’accusent de ne pas avoir suffisamment soigné Knight ou d’avoir profité des réserves. Son journal et les notes du camp racontent pourtant des mois consacrés à nourrir, laver et assister un homme gravement malade alors qu’elle devait assurer seule leur survie.
Ada finit par répondre pour défendre son nom, puis retourne à une vie discrète. Elle se remarie, a un second fils et vit jusqu’en 1983.
Elle avait passé près de deux ans sur l’île Wrangel. L’image publique n’en gardait que la fin : une femme sortant de la glace. Elle avait moins envie de raconter l’héroïne que les journaux attendaient que de reprendre la vie pour laquelle elle était partie.
L’expédition porte le nom de ceux qui l’ont organisée. Sa survie tient dans le journal de la couturière
Ada Blackjack n’avait reçu ni l’entraînement ni le statut des hommes qui l’accompagnaient. Elle devait coudre pendant qu’ils chasseraient, exploreraient et prendraient les décisions.
Quand cette répartition s’est effondrée, elle a appris les gestes dont dépendait chaque journée. Pas pour conquérir l’Arctique, mais pour rentrer auprès d’un enfant qui l’attendait.
Les autres étaient partis sur l’île avec un plan. Ada, elle, est revenue avec le chat.
Sources et vérifications
- Dartmouth Libraries — journal numérisé d’Ada Blackjack, mars-août 1923
- Dartmouth Libraries — fonds Ada Blackjack et documents de l’expédition
- National Park Service — Ada Blackjack sur l’île Wrangel
- Smithsonian Libraries — synthèse bibliographique et archives utilisées par Jennifer Niven
- Journal of Postcolonial Writing — analyse du journal et des récits construits autour d’Ada



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