Le trolleybus disparaît sous l’eau. Il plonge jusqu’à ce que ses poumons ne répondent plus.

Shavarsh Karapetyan vient de terminer son entraînement quand le véhicule quitte la route. Sous dix mètres d’eau, les vitres ne s’ouvrent plus.

Par Deeply Curious26 août 2026Lecture rapideArménie · 1976
Reconstitution éditoriale du nageur Shavarsh Karapetyan ramenant un passager d’un trolleybus englouti dans le lac d’Erevan
Illustration éditoriale Deeply Curious.

Le bruit arrive avant que Shavarsh Karapetyan voie le véhicule. Un fracas sur la chaussée, puis un trolleybus franchit le bord du barrage et plonge dans le lac d’Erevan. L’eau se referme au-dessus du toit.

Shavarsh a vingt-trois ans. Il s’entraîne avec son frère Kamo et son entraîneur sur les rives du réservoir. Ce matin du 16 septembre 1976, ils viennent d’imposer à leurs corps une longue séance de course. Quelques secondes plus tôt, la fatigue était le but de l’exercice.

Elle devient maintenant leur premier handicap.

Le trolleybus s’immobilise à environ vingt-cinq mètres de la rive, sous près de dix mètres d’eau. À l’intérieur, des dizaines de passagers se retrouvent dans l’obscurité. La pression bloque les issues. Le choc a soulevé la vase du fond et transformé l’eau en une masse où l’on ne distingue presque rien.

Shavarsh retire ce qui le gêne et entre dans le lac. Il est champion de nage avec palmes. Mais il n’a ni bouteille, ni masque, ni palmes, et aucune épreuve ne lui a appris à ouvrir un véhicule englouti rempli de personnes affolées.

Il avait entraîné son corps pour gagner des secondes, pas pour les donner

Shavarsh Karapetyan est déjà l’un des meilleurs nageurs avec palmes de l’Union soviétique. La discipline se pratique à grande vitesse, en surface ou sous l’eau, avec des palmes et parfois un tuba ou un équipement respiratoire selon les épreuves.

Les palmarès publiés à son sujet varient selon les sources et les périodes retenues, mais tous décrivent un champion multiple, détenteur de nombreux records mondiaux et titres européens. Sa préparation repose sur une capacité qui va bientôt devenir vitale : supporter l’effort lorsque le cerveau réclame de remonter.

Ce 16 septembre, la performance sportive ne compte plus. Il faut descendre jusqu’au trolleybus, trouver une ouverture, pénétrer dans l’habitacle, saisir quelqu’un, ressortir, remonter et recommencer.

Une seule plongée serait déjà dangereuse. À dix mètres, chaque aller-retour consomme un temps que les passagers n’ont plus. Shavarsh sait aussi qu’il ne pourra pas les distinguer clairement. Il devra chercher avec ses mains.

Kamo le rejoint dans l’eau et organise la réception des personnes ramenées. Sur la rive, l’entraîneur et d’autres témoins commencent à ranimer les corps. Le sauvetage prend la forme d’une chaîne dont le premier maillon disparaît sous la surface à chaque passage.

La vitre ne s’ouvre pas, alors il la frappe jusqu’à entrer

Les récits divergent sur l’outil exact et sur la manière dont la vitre arrière cède. Ils s’accordent sur le geste essentiel : Shavarsh brise une fenêtre du trolleybus sous l’eau. Le verre lui ouvre les jambes, mais crée enfin un passage.

À l’intérieur, l’obscurité est presque complète. La vase, les sièges et les corps rendent chaque mouvement plus lent. Il ne choisit pas la personne la plus proche en la voyant. Il tend les bras, rencontre un vêtement ou un membre, saisit ce qu’il peut et se retourne vers la lumière.

La remontée comprime sa poitrine. À la surface, il transmet le passager, aspire de l’air et repart vers le même rectangle noir. Chaque descente ajoute un peu de froid, un peu de sang dans l’eau et un peu moins de force dans ses jambes.

Les chiffres les plus souvent cités parlent de quarante-six plongées ou tentatives, de dizaines de personnes extraites et d’une vingtaine de survivants. Les archives accessibles ne comptent pas toutes de la même façon les corps ramenés, les personnes réanimées et celles qui survivront à l’hôpital.

Une chose ne varie pas : il retourne sous l’eau bien après le moment où un homme raisonnable aurait compris qu’il risquait d’y rester.

Une fois, il remonte un siège au lieu d’un passager

Dans l’habitacle sans visibilité, la main de Shavarsh rencontre une forme. Il la saisit, pousse sur ses jambes et la traîne hors du véhicule. Ce n’est qu’en atteignant la surface qu’il découvre qu’il a remonté un siège.

Le détail le poursuivra. Une plongée entière, un reste de souffle, un aller-retour qui aurait pu appartenir à quelqu’un. Il dira plus tard que ce siège lui apparaît encore dans ses rêves.

Il replonge pourtant. À ce stade, le sauvetage n’a plus rien d’une succession propre de gestes athlétiques. Les muscles se raidissent, les coupures brûlent et le manque d’oxygène réduit la précision. La frontière entre aller chercher quelqu’un et devenir soi-même la prochaine personne à sortir se rapproche à chaque descente.

Les secours arrivent, des embarcations se mettent en place et d’autres personnes participent aux opérations. Shavarsh continue jusqu’à ce que son organisme ne puisse plus maintenir le rythme.

L’épisode dure une vingtaine de minutes selon plusieurs récits détaillés. Sur une piste, vingt minutes peuvent être découpées en tours et en temps intermédiaires. Dans le lac, elles sont faites de descentes vers un véhicule où chaque seconde retire quelque chose aux passagers et à celui qui tente de les atteindre.

Le lac ne lui rend pas immédiatement la vie qu’il avait avant

Quand Shavarsh quitte enfin l’eau, il porte de nombreuses coupures. Le lac est fortement pollué. Les plaies ouvertes l’exposent à une infection sévère, tandis que l’eau froide et les plongées répétées ont durement atteint ses poumons.

Il est hospitalisé pendant des semaines. Plusieurs récits évoquent quarante-cinq jours et de graves complications pulmonaires. Sa carrière, qui semblait lancée vers de nouveaux titres, ne reprend jamais exactement là où elle s’était arrêtée au bord du lac.

Il tente de revenir à la compétition et parvient encore à réaliser une performance de haut niveau. Mais respirer est devenu plus difficile. Le corps capable de battre des records a payé chaque remontée.

Dans l’Union soviétique de 1976, l’histoire n’est pas immédiatement racontée avec l’ampleur qu’elle prendra plus tard. Les survivants eux-mêmes ne savent pas tous qui les a tirés de l’habitacle. La reconnaissance publique vient progressivement, avec les articles, les distinctions et les récits qui circulent.

Pour Shavarsh, le résultat ne se résume pourtant ni aux médailles reçues après coup ni au chiffre inscrit dans les journaux. Il connaît surtout la différence entre les personnes sorties et celles que son corps n’a pas eu le temps d’atteindre.

Neuf ans plus tard, il court encore vers la fumée

En février 1985, un incendie se déclare dans le complexe sportif et culturel d’Erevan. Shavarsh se trouve à proximité. Il participe aux secours et pénètre dans le bâtiment enfumé avant d’être blessé et hospitalisé.

Ce deuxième épisode est souvent ajouté au premier comme si le courage était une collection de catastrophes. Il révèle surtout que le lac n’avait pas produit un geste isolé sous l’effet de l’adrénaline. Face à un danger collectif, Shavarsh se dirige encore vers l’endroit que les autres cherchent à quitter.

Il ne se présente pourtant pas comme un homme invulnérable. Ses témoignages insistent sur le travail, l’entraînement et la seconde où il faut agir. Le courage n’efface ni la peur, ni les dommages, ni les visages que l’on n’a pas sauvés.

Des décennies plus tard, la fondation Aurora le présentera comme l’incarnation d’un « héros ordinaire ». L’expression paraît presque trop petite pour la scène du trolleybus, mais elle contient une vérité : rien, ce matin-là, ne l’obligeait officiellement à entrer dans l’eau.

Les archives discutent encore les chiffres. Vingt personnes, elles, ont continué à vivre

Le nombre de passagers, de plongées et de personnes sorties varie légèrement d’un récit à l’autre. La catastrophe s’est déroulée vite, dans une eau opaque, avec plusieurs groupes de secours et des victimes transportées vers les hôpitaux. Prétendre que chaque seconde a été comptée proprement donnerait à la scène un ordre qu’elle n’avait pas.

Le chiffre le plus solide et le plus souvent retenu est celui d’environ vingt survivants directement liés aux extractions de Shavarsh. Vingt existences qui se poursuivent après un trajet en trolleybus qui devait être ordinaire.

Il avait passé des années à gagner des fractions de seconde contre d’autres nageurs. Dans le lac d’Erevan, ces secondes ont changé de propriétaire.

Son plus grand record n’apparaît sur aucun chronomètre : il se mesure dans les années que d’autres ont vécues après qu’il n’avait déjà plus de souffle à leur donner.

Deeply Curious vous remercie pour votre lecture. À très vite sur nos autres articles.
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