Le fonds des génies qui faisait gagner des millions jusqu’au jour où Wall Street a tremblé.

LTCM ne ressemblait pas à une fraude. C’était un fonds rempli de génies, de modèles et de prestige. C’est précisément ce qui rend son presque-effondrement aussi inquiétant.

Par Guillaume Dutain15 septembre 20266 min de lecture
Illustration éditoriale d’un modèle financier complexe en équilibre au-dessus d’un gouffre à Wall Street.
Illustration éditoriale originale créée pour Deeply Curious.

Dans la pièce, il n’y a pas de guichets pris d’assaut.

Pas de clients paniqués devant une agence bancaire. Pas de coffre ouvert, pas de billets qui disparaissent, pas d’employé en fuite avec une valise. Rien de très visuel, en apparence.

Et pourtant, en septembre 1998, certaines des plus grandes banques de Wall Street se retrouvent autour d’un problème qui leur donne froid dans le dos : un fonds privé, inconnu du grand public, risque de tomber. S’il tombe n’importe comment, il peut forcer tout le monde à vendre en même temps.

Le fonds s’appelle Long-Term Capital Management.

LTCM, pour ceux qui préfèrent les sigles propres.

Il n’a pas été bâti comme une arnaque de foire. Au contraire : il est presque trop sérieux pour faire peur. On y trouve des anciens de grandes maisons financières, des modèles mathématiques, des chercheurs prestigieux, et même deux futurs prix Nobel d’économie associés à son aura intellectuelle.

C’est une machine conçue par des gens très intelligents pour gagner de l’argent sur des écarts minuscules.

Le problème, c’est qu’elle le fait avec une taille gigantesque.

Ramasser des centimes avec une grue

L’idée de LTCM paraît presque raisonnable quand on l’explique doucement.

Sur les marchés, deux actifs très proches peuvent parfois se vendre à des prix légèrement différents. Une obligation ressemble à une autre. Un instrument financier paraît un peu trop cher ou un peu trop bon marché par rapport à un cousin presque identique. LTCM parie alors sur un retour à la normale : l’écart va se refermer.

Ce n’est pas le pari brutal du casino où l’on mise tout sur rouge. C’est un pari de convergence. Le fonds pense repérer des petites anomalies et attendre qu’elles se corrigent.

Mais les petites anomalies rapportent peu.

Pour que cela produise des rendements spectaculaires, il faut en faire énormément. Et pour en faire énormément, LTCM emprunte. Beaucoup. Le fonds multiplie les positions, entre dans des contrats dérivés, étend son exposition dans plusieurs marchés. À la fin de 1997, selon la Federal Reserve History, il détient environ 30 dollars de dette pour 1 dollar de capital.

Sur un tableau, ça peut rester élégant.

Dans le monde réel, ça signifie qu’un mouvement défavorable, même limité, peut devenir énorme.

Les résultats rendent tout le monde moins prudent

Pendant plusieurs années, la machine donne l’impression de fonctionner.

Le fonds est lancé en 1994 par John Meriwether, ancien de Salomon Brothers. Les noms qui l’entourent impressionnent. Robert C. Merton et Myron Scholes recevront le prix Nobel d’économie en 1997. Les investisseurs aiment ce mélange rare : prestige universitaire, expérience de marché et promesse de profits quelle que soit la direction générale des cours.

Les rendements renforcent la légende. La Federal Reserve History cite 20 % en 1994, 43 % en 1995, 41 % en 1996, puis 17 % en 1997.

Quand une stratégie gagne autant, elle ne ressemble plus à une hypothèse.

Elle ressemble à une preuve.

Les banques prêtent. Les contreparties traitent. Les investisseurs restent. Chacun voit une part du fonds, une position, un risque isolé. Personne ne voit forcément, avec assez de netteté, le monstre entier que forment toutes les positions réunies.

C’est là que la finance devient dangereuse sans avoir l’air folle.

Les calculs peuvent être sophistiqués. Les gens peuvent être brillants. Les papiers peuvent être impeccables. Et malgré tout, le système peut reposer sur une phrase beaucoup trop fragile : normalement, les écarts finissent par se refermer.

Puis le monde cesse d’être normal

En 1997, la crise asiatique secoue déjà les marchés. En août 1998, la Russie dévalue sa monnaie et suspend des paiements sur sa dette. Les investisseurs cherchent alors ce qu’ils perçoivent comme le plus sûr, le plus liquide, le plus facile à vendre.

LTCM attendait que certains écarts convergent.

Ils divergent.

Pas une fois. Pas sur un petit coin du portefeuille. Dans presque tous les endroits où le fonds avait besoin que la logique revienne vite, la panique pousse les prix dans l’autre sens. Les actifs liquides deviennent encore plus recherchés. Les actifs moins liquides se déprécient. Les écarts que le fonds considérait comme temporaires s’ouvrent davantage.

Chaque jour qui passe rend le problème plus lourd.

Un fonds peu endetté peut attendre. Un fonds très endetté doit répondre aux appels de marge, rassurer ses prêteurs, vendre parfois ce qu’il préférerait garder. Le temps devient un luxe. La théorie peut avoir raison à long terme ; le bilan, lui, peut mourir avant.

En août 1998, LTCM perd 44 % de sa valeur.

Le chiffre n’est pas seulement humiliant. Il est menaçant.

Le danger n’est plus seulement LTCM

Si LTCM se contente de perdre l’argent de ses investisseurs, l’histoire reste brutale mais limitée. Des gens riches ont pris un risque et se sont trompés.

Mais le fonds n’est pas isolé.

Il a des positions avec de nombreuses grandes institutions. Il détient des actifs qu’il faudrait vendre si tout s’effondre. Il est lié, par des contrats et des contreparties, à des maisons qui ne veulent pas découvrir en même temps la valeur réelle de leurs garanties.

La peur n’est pas que LTCM soit trop important par prestige.

La peur est qu’il soit trop mêlé au reste.

Si chacun essaie de sortir avant les autres, les prix peuvent chuter violemment. Une liquidation forcée peut créer des pertes ailleurs, puis d’autres ventes, puis d’autres appels de marge. La catastrophe ne serait pas forcément un grand trou unique. Elle pourrait être une suite de ventes précipitées, toutes rationnelles séparément, mais dangereuses ensemble.

Le 23 septembre 1998, une solution privée est organisée. Quatorze banques et maisons de courtage injectent environ 3,625 milliards de dollars. La Fed de New York facilite la coordination, mais ne met pas son propre argent dans le sauvetage.

LTCM évite la chute désordonnée.

Ses positions seront progressivement liquidées.

Le mythe, lui, ne s’en remet pas vraiment.

Les génies n’avaient pas oublié de compter

Il serait facile de conclure que toute l’histoire se résume à de l’arrogance mathématique. Des prix Nobel auraient cru dominer le marché, puis le marché les aurait humiliés.

Ce n’est pas complètement faux, mais c’est trop simple.

Le piège de LTCM est plus intéressant. Le fonds ne pariait pas seulement sur une direction. Il pariait sur le retour d’un ordre normal. Dans beaucoup de situations, ce genre de pari peut être défendable. Deux prix proches finissent souvent par se rapprocher. Les paniques s’apaisent. Les anomalies disparaissent.

Sauf que “souvent” n’est pas “toujours”.

Et surtout, “plus tard” n’est pas “à temps”.

LTCM a montré qu’une idée intelligente peut devenir stupide quand elle est trop grosse pour survivre à son propre délai. Le fonds avait peut-être raison sur certains écarts à long terme. Mais il avait emprunté tellement d’argent que le marché n’avait pas besoin de le contredire pour toujours.

Il suffisait de le contredire assez fort, assez longtemps.

La petite différence qui valait des milliards

L’histoire de LTCM est devenue une sorte de conte moral de la finance moderne. On y parle de modèles, de levier, de dérivés, de risques systémiques. Tous ces mots sont justes. Mais ils peuvent masquer la scène la plus simple.

Au départ, il y a une petite différence de prix que des gens très brillants jugent anormale.

Ensuite, il y a de l’argent emprunté pour transformer cette petite différence en gros bénéfice.

Puis le monde tremble, et la petite différence devient plus grande.

Encore plus grande.

Trop grande pour attendre.

LTCM n’a pas prouvé que les mathématiques étaient inutiles. Il a prouvé quelque chose de plus désagréable : même une bonne idée peut devenir dangereuse si elle doit absolument avoir raison avant vendredi.

Sources et vérifications
  1. Federal Reserve History — Near Failure of Long-Term Capital Management
  2. President’s Working Group / CFTC — Hedge Funds, Leverage, and the Lessons of Long-Term Capital Management
  3. New York Fed — Statement by William J. McDonough

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