Sciences·Radioactivité

Dans la ferraille, une poudre brillait d’un bleu magnifique. Personne ne savait ce qu’elle faisait aux corps.

Une machine de radiothérapie abandonnée est ouverte dans un quartier de Goiânia. Le césium passe de main en main avant que quelqu’un comprenne pourquoi les gens tombent malades.

Par Deeply Curious26 août 2026Lecture rapideBrésil · 1987
Reconstitution éditoriale d’une capsule de radiothérapie ouverte dans une ferraille de Goiânia, laissant apparaître une poudre bleue
Illustration éditoriale Deeply Curious.

La nuit, Devair Alves Ferreira retourne voir la petite capsule. Dans la pénombre de sa ferraille, quelque chose brille à l’intérieur. Pas le jaune terne d’un métal chauffé ni le reflet d’une ampoule : une lumière bleue, fine, presque irréelle.

Devair dirige un dépôt de ferraille à Goiânia, au centre du Brésil. Il connaît le cuivre, le plomb et les pièces que l’on revend au poids. Ce qu’il tient en septembre 1987 ne ressemble à rien de tout cela. Il gratte la matière, la regarde scintiller et imagine un objet précieux, peut-être même surnaturel.

Il montre la poudre à sa famille. Des fragments circulent entre les mains, gagnent des maisons, se posent sur la peau. On veut voir. On veut toucher. Certains en emportent pour faire découvrir la lumière à leurs proches.

Puis les premiers vomissements commencent. Une fatigue brutale suit. Des marques apparaissent sur les corps. On parle d’un repas avarié, d’une infection, de n’importe quoi qui puisse expliquer pourquoi plusieurs personnes tombent malades en même temps.

La réponse se trouve dans la capsule. Elle est invisible, inodore et continue d’agir longtemps après que la lumière bleue a disparu.

Tout commence dans une clinique qui n’aurait jamais dû rester ouverte aux curieux

Quelques jours plus tôt, deux jeunes hommes, Roberto dos Santos Alves et Wagner Mota, entrent dans les anciens locaux d’un institut de radiothérapie. L’établissement a déménagé, mais une lourde machine est encore là. Son enveloppe contient du plomb, un métal qui se revend.

Entre le 10 et le 13 septembre, ils tentent de démonter l’appareil avec des outils ordinaires. Ils finissent par en extraire une partie d’environ deux cents kilos et la poussent jusqu’à la maison de Roberto sur un chariot.

Les deux hommes ignorent que la pièce la plus dense n’est pas seulement protégée par du plomb. Au centre se trouve la source qui servait autrefois à irradier des tumeurs : du chlorure de césium 137, enfermé dans une capsule.

La radioactivité de cette source atteint encore 50,9 térabecquerels. Le chiffre ne leur dit évidemment rien. Ce qui compte, pour eux, c’est la carcasse métallique. Ils la frappent, la percent et séparent peu à peu les éléments revendables.

Très vite, tous deux souffrent de nausées, de diarrhées et de vertiges. Ils pensent avoir mangé quelque chose de mauvais. La pièce, elle, est vendue au dépôt de Devair. À partir de cet instant, l’accident cesse de concerner deux récupérateurs. Il entre dans un quartier.

La matière bleue devient une curiosité que l’on partage

Le chlorure de césium a une propriété désastreuse dans ce contexte : il se présente sous forme de poudre très soluble. Il s’accroche aux vêtements, se mélange à la poussière, pénètre les plaies et peut être avalé ou inhalé. Quelques grains suffisent pour transporter la contamination bien au-delà de la capsule.

Devair est fasciné. Les morceaux passent par plusieurs dépôts. Des parents et des amis viennent observer le phénomène. Une partie de la matière est manipulée à table. La petite Leide das Neves Ferreira, six ans, mange un sandwich avec des mains contaminées.

Personne ne cherche à se protéger, car personne ne voit un danger. La lumière donne à l’objet l’apparence exacte du contraire : celle d’une découverte que l’on montre fièrement.

La radiation, elle, ne reste pas sur la peau. Le césium se comporte dans le corps d’une manière proche du potassium et se distribue dans les tissus. Les personnes exposées de l’extérieur peuvent être lavées et débarrassées de leurs vêtements. Celles qui ont respiré ou avalé la poudre l’emportent avec elles.

Les symptômes s’accumulent dans la famille. Les lésions ressemblent à des brûlures, mais aucune flamme ne les a produites. Les médecins consultés ne disposent pas encore de la pièce manquante du diagnostic.

Maria Gabriela comprend que le mal suit l’objet

Maria Gabriela Ferreira, l’épouse de Devair, observe un détail plus utile que tous les diagnostics provisoires : les personnes malades ont approché la même chose. Le 28 septembre, elle décide d’éloigner la capsule du dépôt.

Le matériau est placé dans un sac et transporté en autobus jusqu’aux services de santé. La scène paraît banale : deux passagers portent un objet trouvé dans une ferraille. Pourtant, pendant le trajet, la source continue d’irradier ceux qui l’entourent et de laisser des traces sur son passage.

Au service de surveillance sanitaire, la pièce reste d’abord sur place. Le lendemain, un médecin soupçonne enfin un danger radiologique. Un physicien appelé en renfort approche un détecteur. L’appareil sature avant même qu’il n’arrive à proximité.

Le 29 septembre, seize jours après l’ouverture de la source, l’accident reçoit enfin son nom. Les autorités préviennent la Commission nationale de l’énergie nucléaire. Il faut désormais retrouver chaque fragment, chaque maison visitée, chaque vêtement porté et chaque personne qui a pu toucher la poudre.

Maria Gabriela n’a pas identifié le césium. Elle a fait quelque chose de plus simple et de décisif : elle a refusé de croire que toutes ces maladies étaient une coïncidence.

Plus de cent mille personnes passent devant les détecteurs

La nouvelle se répand dans Goiânia et la peur change d’échelle. On installe un centre de contrôle au stade olympique. Des files se forment. Au total, 112 800 personnes sont examinées pour déterminer si elles portent du césium.

Les équipes isolent sept foyers majeurs de contamination. Elles contrôlent les maisons, les rues, la nourriture, le sol, l’air et les objets. Des familles doivent abandonner leurs biens. Des bâtiments sont vidés puis démolis. La terre contaminée est retirée.

Sur toutes les personnes contrôlées, 249 présentent une contamination significative interne ou externe. Une partie est débarrassée de ses vêtements et lavée. Cent vingt-neuf personnes doivent être suivies médicalement ; cinquante ont incorporé du césium. Vingt sont hospitalisées à Goiânia et quatorze cas graves sont transférés à Rio de Janeiro.

Quatre personnes meurent dans les semaines qui suivent, parmi lesquelles Leide et Maria Gabriela. Vingt-huit développent des lésions cutanées dues aux radiations. D’autres vivent avec les traitements, les examens et l’inquiétude de ce que la contamination peut encore produire.

La ville entière n’a pas été irradiée. Elle a pourtant été saisie par une question que les appareils pouvaient seuls trancher : qui avait croisé la poussière ?

Quelques grammes finissent par remplir des milliers de mètres cubes

La décontamination transforme des objets ordinaires en déchets radioactifs : meubles, vêtements, gravats, outils, terre, fragments de murs. Le gouvernement de Goiás évalue le volume final à 3 500 mètres cubes, conditionnés dans des conteneurs bétonnés. D’autres bilans parlent d’environ 6 000 tonnes.

Les déchets sont entreposés à Abadia de Goiás, à une vingtaine de kilomètres de la capitale. Le site doit être surveillé pendant des décennies. Le césium 137 perd la moitié de son activité en un peu plus de trente ans ; il ne disparaît donc pas avec la fin de l’opération d’urgence.

Le nettoyage matériel n’efface pas davantage la peur. Des habitants de Goiânia subissent la méfiance ailleurs au Brésil. Des produits venant de l’État de Goiás sont refusés. Les victimes directes doivent affronter les conséquences médicales, mais aussi la manière dont leur entourage les regarde.

En 1988, une fondation portant le nom de Leide est créée pour suivre les personnes exposées. Son prénom devient celui d’une institution parce qu’une enfant de six ans a touché une poudre que des adultes avaient laissée sans surveillance au milieu d’une ville.

Le danger n’était pas caché par la science, mais abandonné par ceux qui la connaissaient

L’accident de Goiânia n’est pas né d’une technologie incompréhensible. La machine avait un propriétaire, une fonction et des règles de sécurité. La capsule était protégée précisément parce que ses risques étaient connus.

Ce savoir n’a simplement pas suivi l’appareil jusqu’au bâtiment abandonné. Quand Roberto et Wagner l’ont trouvé, ils n’ont vu ni garde, ni avertissement capable de les arrêter, ni professionnel pour leur expliquer ce qu’ils avaient devant eux.

Une source conçue pour soigner a alors changé de monde. Dans une clinique, elle était identifiée, blindée et manipulée selon un protocole. Dans une ferraille, elle n’était plus qu’un métal lourd renfermant une jolie lumière.

Seize jours ont séparé le premier coup d’outil du premier détecteur. Il aura ensuite fallu contrôler 112 800 personnes pour suivre le trajet d’une poignée de poudre bleue.

Deeply Curious vous remercie pour votre lecture. À très vite sur nos autres articles.
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